La poussée de l’AFD a des causes conjoncturelles : l’impopularité d’un gouvernement Merz accentuant le détricotage du modèle allemand et des restes de solidarités sociales, avec la réorientation massive des investissements vers les dépenses d’armement. Plus structurelles, avec le déclin des partis démocratiques de masse et l’hostilité à l’immigration notamment dans les Länder de l’Est. La progression, de bien moindre ampleur, de la Linke, l'installe comme troisième parti de gauche avec environ 10% au niveau national. Son succès à Berlin ouvre un cycle de négociations avec SPD et Grünen, un texte commun sur la question israélo-palestinienne a entrainé une forte opposition des secteurs les plus engagés dans le soutien à la cause palestinienne. L’installation de l’AFD, avec un score potentiel de 30% au niveau national conduit au blocage du système politique. Les gauches sont minoritaires, profondément divisées au niveau national, mais représentent près de 40% de l'électorat. La CDU, en chute libre, reste le principal parti démocratique et la culture de la coalition conduit sociaux démocrates et Verts, ensemble ou séparément, à un rôle de supplétifs de la droite. Mais la crise gagne depuis plusieurs décennies. La CDU a été au 20eme siècle un parti interclassiste, acceptant le modèle rhénan de la Sozialpartnerschaft, elle est aujourd’hui une formation rétrécie et homogénéisée sur une base libérale qui aboutit à la destruction de ce modèle. Merz en est un digne représentant. Le SPD fut un vrai parti populaire, entretenant des liens organiques avec de larges secteurs syndicaux. Il cessa tôt de se référer à la lutte des classes mais portait un projet visant à l’élargissement de la démocratie sociale et à des compromis améliorant les conditions de vie du monde du travail. Ses effectifs ont fondu et il est aujourd’hui enfermé dans une coalition sous la direction des néolibéraux. Des résistances se manifestent, mais le parti est placé devant un dilemme : rompre l’alliance sans principe avec la CDU et risquer une nouvelle débâcle électorale ou capituler. Le positionnement des Verts n’est pas si éloigné; ils gardent une base notamment de secteurs des couches moyennes éduquées, ils ont largement renoncé à défendre un programme social conséquent, cautionnent la politique de réarmement massif de Merz, mais gardent, assez seuls, le cap d’une société ouverte et multiculturelle A l’opposé, Le BSW, scission de la Linke, défendait en Saxe Anhalt quatre priorités : des salaires justes, la lutte contre la “cancel culture”, une régulation stricte de l’immigration, le refus de l’engagement aux côtés de l’Ukraine et le pacifisme. Cette formation obtient des scores électoraux proches de 5%, elle est la seule a mettre en cause la Brandmauer, le parefeux contre l’AFD. Enfin, la Linke gagne des positions dans la société et le champ politique, Sans mettre en sourdine son orientation antiraciste et féministe, elle a clairement axé ses campagnes sur des thématiques sociales, son succès à Berlin est sans doute largement dû à la proposition de socialisation des sociétés immobilières qui contribuent à l’explosion des loyers. La Linke défend par ailleurs une ligne clairement unitaire contre l’extrême droite, est fortement présente dans les mobilisations antifascistes. Sa progression est sans commune mesure avec celle de l’AFD mais elle contribue à la politisation de larges secteurs de la jeunesse.
Le colonialisme tue, à Paris comme à Gaza
Tous les colonialismes ont été meurtriers : dévaloriser l’autre, le déshumaniser, l’exterminer est dans la nature même du colonialisme. Les exemples en sont multiples, j’en évoquerai deux, l’Algérie et la Palestine. L’Algérie fut un cas emblématique et marqua intensément la politique et la société françaises : si les soldats algériens furent bien accueillis lors de la première guerre mondiale ainsi que les travailleurs qui participèrent à la reconstruction, la situation changea rapidement dans les années trente où les Algériens furent accusés par l’extrême droite de « manger le pain des Français » et affublés de dénominations racistes que nous connaissons tous et qui peuvent resurgir facilement. Ce poison du racisme anti algérien s’est développé après la seconde guerre mondiale : au début des années 1950, la forte immigration algérienne fut mal perçue par les franges les plus droitières de la population ; le 14 juillet 1953, lors d’une manifestation organisée par le PCF et la CGT, la police tira sans sommation sur un cortège de manifestants algériens, 6 furent tués, ainsi qu’un ouvrier français. Ce racisme policier se retrouva exacerbé le 17 octobre 1961, tandis qu’en Algérie l’OAS multipliait les massacres d’Algérien·nes parce qu’ils étaient Algérien·nes. Après l’indépendance de l’Algérie, les commandos fascistes « Charles Martel » ont organisé de nombreux attentats en France et ont commis 7 assassinats (dont 5 Algériens) entre 1973 et 1978. Une mobilisation réussie ! Cent trois ans après la mise en place du mandat colonial britannique sur la Palestine (1923), l’autodétermination du peuple palestinien n’est toujours pas à l’ordre du jour, mais le racisme endémique qui le frappe n’a jamais été aussi violent. Le mandat britannique est fondé sur la déclaration Balfour (1917) qui prévoit « l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif », sans que ce projet « puisse porter atteinte soit aux droits (...) des collectivités non juives ». Cette expression est conforme au racisme bien pensant du début du XXe siècle : Balfour cite « le peuple juif » mais désigne les autres habitants par une formulation négative de « collectivités non juives ». Le peuple palestinien souffre encore aujourd’hui de cette définition raciste qui a perduré pendant toute la période coloniale et s’est développée après la création de l’État sioniste. Ce racisme s’est manifesté par l’expulsion de 800 000 Palestinien.nes entre 1947 et 1949, la destruction de centaines de villages et par des multiples lois racistes, comme la loi sur la propriété des absents de 1950. Mais depuis l’arrivée au pouvoir de Netanyahou et de sa clique d’extrême droite fascisante, le racisme a été institutionnalisé : la loi sur l’Étatnation de 2018 s’oppose à l’autodétermination du peuple palestinien. La guerre de Gaza a accentué ce racisme. Divers hommes politiques, dont des ministres, ont parlé des Palestinien.nes comme des animaux, des soushommes qu’il convient d’éliminer : la doctrine Dahiya, qui ne fait pas de différence entre civils et militaires, mise en place au Liban dès 2006 et généralisée à Gaza, est caractéristique du mépris raciste du pouvoir colonial israélien pour tous ses adversaires.
Un modèle agricole mis à plat par la crise écoloclimatique
Nous avons connu un épisode caniculaire inédit par sa précocité, son intensité et sa durée, manifestation d’un dérèglement climatique qui s’accélère. Chacun·e aura pu en mesurer les effets avec les mégafeux qui ont ravagé des régions entières cet été. Ce qui est peut être moins perçu par le grand public, ce sont les conséquences de la sécheresse sur les productions agricoles. A peu près toutes les filières ont été impactées dans la plupart des régions même si c’est de façon inégale : maraîchage, élevage, grandes cultures, arboriculture… Cette crise se traduit par des pertes importantes de rendement – et de revenu – pour de très nombreux et nombreuses paysan·nes. Une crise qui peut se prolonger pendant des mois : le retour tardif de pluies qui restent faibles peut hypothé quer la repousse des prairies et peser sur l’activité des éleveurs et éleveuses qui ont déjà entamé leurs réserves de fourrage d’hiver. Elle risque aussi de se répercuter sur l’aval par manque de matière première suffisante pour faire tourner les unités de transformation et, au bout de la chaîne, sur une hausse conséquente des produits alimentaires. Ce qui est aussi en jeu, c’est le risque de cessations d’activité et d’une accélération du mouvement de concentration des exploitations agricoles. Car la situation dramatique d’une partie de la paysannerie n’empêche pas les prédateurs de continuer à agir. Ainsi, le groupe Savencia (ex Bongrain) vient de rompre unilatéralement le contrat qui le liait à une organisation de producteurs et productrices de lait du MaineetLoire, de la Sarthe et de la Mayenne (330 exploitations, plus de 600 paysan ·nes). Face à une telle situation, les aides d’urgence aux agriculteurs et agricultrices en difficulté sont, bien sur indispensables. Début septembre, le gouvernement a annoncé une enveloppe de plus d’un milliard d’euros pour soutenir le secteur. Il prévoit la mise en oeuvre de mesures assez habituelles en matière de gestion des crises agricoles (prêts à taux zéro,...). Encore faudrait il que ces dispositifs ne soient pas accaparés par ceux qui en ont le moins besoin et qu’ils ne servent pas à éliminer les plus fragiles. C’est ce qui a amené la Confédération Paysanne à formuler des propositions alternatives avec, notamment, l’attribution d’une aide forfaitaire de 5 000 € par actif agricole. Au delà d’une réponse immédiate à la crise, c’est bien d’une réorientation fondamentale du modèle agricole dont la société a besoin : un modèle résilient au dérèglement climatique et qui s’appuie des pratiques agroécologiques ; pour une agriculture plus économe et plus autonome, permettant aux paysan·nes de vivre dignement de leur travail et fournissant une alimentation de qualité à un prix abordable. La mise en place d’une Sécurité Sociale de l’Alimentation a toute sa place dans une telle reconversion.
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