10 juin 2026

L’agression israélo-étatsunienne de l’Iran

Par Jacques Fontaine, 6 juin 2026
 C’est le 28 février, alors que des négociations étaient en cours sur la question du nucléaire entre l’Iran et les États-Unis, qu’a commencé l’agression israélo-étasunienne. Certes, le ciel était lourd de nuées menaçantes depuis des mois. Mais il n’est pas courant que l’on attaque un pays avec lequel on est en négociation … Et pourtant, ils l’ont fait !

De l’agression au cessez-le-feu

Les spéculations sur les responsabilités respectives des deux agresseurs dans le déclenchement de la guerre le 28 février sont allées bon train … jusqu’à la publication, le 6 avril, d’un article du New York Times montrant clairement l’influence de Netanyahou sur Trump. Le 11 février, Netanyahou, venu présenter son plan de guerre à Trump, a insisté sur 3 points : la possibilité de détruire rapidement l'arsenal balistique iranien, un régime tant affaibli qu’il en deviendrait incapable de bloquer le détroit d’Ormuz, et enfin, une faible probabilité de voir l’Iran frapper les intérêts étatsuniens. Il a aussi soulevé le renversement possible du régime islamique par la rue et son remplacement par le fils du Shah. "Ça me paraît bien", a dit Trump. Le 27 février, il a donné son accord à Netanyahou.
On sait ce qu’il est advenu du mirifique projet israélien, un fiasco complet : certes, le Guide de la révolution a été assassiné dès le premier jour de l’agression, mais il a été remplacé par son fils qui était son principal conseiller ! Le même jour, l’école de filles de Minab (sud du pays) a été bombardée : au moins 175 morts dont 159 fillettes, « une erreur de ciblage » selon l’armée étasunienne. Des militaires, des cadres du régime ont été abattus, mais immédiatement remplacés … Aux bombardements massifs, destructeurs, contre des cibles militaires, mais aussi économiques (industrielles en particulier), l’Iran va répondre de manière inédite : dès le 1er mars, il bloque le détroit d’Ormuz, empêchant ainsi environ 800 navires de sortir du golfe arabo-persique. Le 13 avril, les Etats-Unis réagissent en bloquant les ports iraniens. Le 7 avril, l’Iran et les E-U ont passé un accord de cessez-le-feu pour une durée de 15 jours, mais le cessez-le-feu était assorti d’une condition, l’ouverture d’une négociation irano-étatsunienne, ce qui fut fait et le cessez-le-feu fut renouvelé, malgré quelques coups de sang …
Comment expliquer ce fiasco et le fait que le pouvoir iranien apparaisse, pour bien des experts, comme le vainqueur de cet affrontement ? Une première explication est liée aux divergences de but des agresseurs et à leurs analyses de la situation. Il est clair depuis longtemps que les néo-fascistes et les suprémacistes au pouvoir en Israël rêvent d’un Grand Israël (cf Info-Action Palestine n° 70, mars 2025) et veulent dominer tout le Moyen-Orient pour ne plus avoir d’adversaires, mais seulement des partenaires soumis comme le sont la Jordanie, l’Égypte et certains pays du Golfe ; l’attaque contre les aéroports militaires, les casernes et les stocks d’armement syrien au lendemain de la chute de Bachar al-Assad est significative de l’opportunisme israélien et de la manière dont cet État conçoit ses relations avec les pays du Moyen-Orient. Quant à Trump, sa logique, typiquement impérialiste, est le maintien de la domination étatsunienne sur le monde, y compris la Chine, mais l’Iran n’est ni la Syrie, ni le Vénézuela.

Résilience et résistance iranienne

Mais on aurait grand tort à sous-estimer les dynamiques internes de l’Iran : pays de grande taille (1 648 000 km², 3 fois la superficie de la France) avec une population importante (92 000 000 d’habitants, 17e rang mondial) et des richesses naturelles considérables (3e réserves pétrolières, 2e réserves gazières mondiales), l’Iran est l’héritier de la civilisation persane dont les débuts remontent à plus de 2500 ans.
L’identité iranienne est fondée sur 3 éléments complémentaires :
- un nationalisme fort, issu de la dynastie safavide (1501-1736) qui a été à l’origine d’un pouvoir centralisé ; le pouvoir iranien, au XIXe siècle, a su résister aux puissances impérialistes européennes (Royaume-Uni et Russie, bien qu’il ait dû céder des territoires du Caucase et d’Asie centrale à la seconde) et a su moderniser son économie et ses institutions à la fin du XIXe/début XXe siècle : révolution constitutionnelle de 1905-1912 qui amène à la première constitution et au premier parlement du Moyen-Orient ;
- un islam chi’ite qui ne s’oppose pas à la civilisation persane, bien au contraire, il s’y intègre ; par ailleurs, du fait du maintien de l’ijtihad (exégèse) chez les chi’ites, la réflexion politico-religieuse est privilégiée par rapport à la référence aux « grands ancêtres » qui est la norme chez les sunnites ; de fait, nationalisme et chi’isme, qui pourraient être concurrents, sont beaucoup plus souvent complémentaires ;
- une ouverture à l’international ancienne : si les premières relations diplomatiques entre l’Empire perse et l’Europe datent du Moyen-Âge, il faut attendre le XIXe siècle pour des relations culturelles et économiques qui vont aller en se développant, notamment avec les premières découvertes de pétrole en 1908.
Le grand soulèvement populaire iranien de 1978-79 marque une rupture fondamentale dans l’histoire de l’Iran contemporain : le régime dictatorial du Shah inféodé aux États-Unis est honni de toute la population, des marxistes aux nationalistes, des libéraux au clergé chi’ite. Mais la révolution iranienne, moment d’effervescence intellectuelle et culturelle, semblable à d’autres révolutions tiers-mondistes, doit rapidement faire face à des difficultés considérables : 
- d’abord la crise de l’ambassade étatsunienne de Téhéran (4-11-1979/20-01-89) qui est la conséquence de décennies d'hostilité latente entre les E-U et une partie de la population iranienne ; ce fut, pour les E-U, une humiliation pire que la perte de Saïgon en 1975 ;
 - mais surtout l’invasion irakienne du 22 septembre 1980, largement soutenue, directement ou indirectement, par l’URSS et les grandes puissances occidentales ; la guerre dura près de 8 ans et se conclut le 20 août 1988 par un retour au statu quo ante ; le bilan en fut dramatique : 700 000 à 1 200 000 morts dont deux tiers d’Iranien-nes ; cette guerre eut une grande importance au plan intérieur pour la République islamique : l’imam Khomeini, au nom de la défense nationale, en profita pour renforcer son pouvoir et éliminer les forces de gauche (fedayin du peuple, communistes…), établissant ainsi une véritable dictature religieuse où le rôle de la force paramilitaire des Gardiens de la Révolution s’affirma de plus en plus.
L’évolution ultérieure de la République islamique fut marquée par un développement du culte des martyrs d’autant plus important qu’il est une tradition plus que millénaire chez les chi’ites. L’Iran révolutionnaire va aussi se lancer dans une scolarisation de masse, ce que n’avait pas fait le Shah.
Aujourd’hui, tous les enfants sont scolarisés et l’analphabétisme ne concerne plus que 9 % de la population, essentiellement des personnes âgées. L’enseignement supérieur s’est largement développé et, depuis une vingtaine d’années, les étudiantes y sont largement majoritaires. Une conséquence de la solarisation massive et longue des filles et des programmes de planning familial est un fort ralentissement démographique : l’indice synthétique de fécondité est passé de 6,5 au début des années 80 à moins de 4 au début des années 90 et moins de 2 depuis le début des années 2000. Une autre conséquence est le rôle de plus en plus important des femmes dans la société iranienne et leur autonomisation de plus en plus grande, notamment dans les couches moyennes et supérieures, ainsi que l’a montré le mouvement de contestation « Femmes, vie, liberté » déclenché en 2022 suite au décès de Masha Jîna Amini. La société iranienne actuelle n’a plus rien à voir avec celle du début de la République islamique, elle est beaucoup plus diverse, mais le nationalisme y toujours vivace et l’agression israélo-étatsunienne du 28 février ont resserré la population iranienne autour du pouvoir central, malgré la violence de la répression des manifestations de décembre-janvier qui a fait des dizaines de milliers de morts. Par ailleurs, les dirigeants iraniens avaient compris que l’attaque israélienne de juin 2025 n’était qu’un prélude à une offensive plus large, et ils s’y étaient préparés.

Conclusion

Deux mois après, le cessez-le-feu du 7 avril prévu pour une durée de 15 jours tient toujours, malgré quelques accrocs inévitables pendant cette période de négociations : il faut bien montrer ses crocs de temps en temps pour maintenir la pression …
Les divergences entre Iraniens et Étatsuniens portent sur le fond, la forme et les délais.
Trump veut un accord global, rapide et le plus contraignant possible pour l’Iran ; il est pressé - l’augmentation du prix des carburants aux E-U est d’autant plus forte qu’ils sont peu taxés, sa base électorale s’effrite de jour en jour et les élections de mi-mandat auront lieu dans moins de 5 mois. Les Iraniens ont deux priorités principales, un accord sur un cessez-le-feu permanent et la fin de l’embargo que leur pays subit depuis des années de la part des puissances occidentales, en particulier le début d’un déblocage de leurs réserves financières. Ils ont une très longue expérience des négociations (contrairement à l’équipe trumpienne). Ils ne sont pas pressés - les précédentes négociations sur le nucléaire qui ont abouti à l’accord de Vienne de 2015 (JCPoA) ont duré 22 mois ! Outre son armement, le pouvoir iranien à de nombreux atouts (blocage du détroit d’Ormuz, nucléaire, missiles balistiques …) qu’il n’a pas l’intention de brader. De plus, habilement, il conditionne la conclusion d’un accord avec les E-U à la fin de l’agression israélienne au Liban, ce que Trump n’a pas obtenu, malgré sa diatribe contre Netanyahou ...
Source : Info-action Palestine n°75 (Bulletin trimestriel de l’AFPS 01)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire