Le contexte mondial est marqué par la multiplication des guerres coloniales et impérialistes, y compris génocidaires. La menace néo-fasciste s’amplifie à une échelle désormais planétaire depuis la réélection de Trump. Dans une telle situation, le projet d’une conférence internationale antifasciste et anti-impérialiste était le bienvenu*. Davantage encore qu’une opportunité, c’était une nécessité, dans l’optique d’un processus de rencontres et d’initiatives coordonnées à la seule échelle qui vaille : celle du monde. Dans ce contexte sombre et menaçant où plane le risque d’une défaite majeure du camp de l’émancipation, l’internationalisme et l’altermondialisme nous paraissent être les réponses à faire valoir et à avancer : l’internationalisme des solidarités issues du patrimoine du mouvement ouvrier ; l’altermondialisme, mouvement des mouvements à l’articulation du XX° et du XXI° siècle, issu de l’émergence, des aspirations à « un autre monde possible, un autre monde nécessaire » portées notamment par les peuples indigènes, les mouvements paysans, féministes et écologistes, et des composantes syndicales.
La localisation d’une telle conférence à Porto-Alegre, berceau de l’altermondialisme et des expériences de démocratie active, était plus qu’un clin d’oeil. Le cadre organisationnel posé- une manifestation inaugurale, des conférences plénières et des ateliers autogérés- pouvait donner à penser à une sorte de continuité avec les grands rendez-vous altermondialistes de la fin des années 1990 et de la première décennie du nouveau siècle.
Mais la comparaison des chiffres conduit à relativiser cette impression de continuité : 100 000 pour les marches inaugurales des éditions du Forum Social Mondial tenues à Porto-Alegre (2002 et 2003) et quelques milliers cette fois-ci, une participation aux réunions plénières et aux ateliers de 50 000 personnes en 2002 puis 100 000 un an plus tard... et quelques milliers en mars 2026. Quant à l’extraordinaire kaléidoscope altermondialiste composé par les origines et la diversité des participant·es, on en était très loin cette fois-ci puisque l’essentiel des forces présentes était lié aux gauches politiques radicales, notamment brésiliennes et argentines, et à leur sphère d’influence.
C’est significatif mais là n’est pourtant pas l’essentiel. Car ce qui a posé problème, avant la conférence et dans les contributions de bilan, c’est une appréciation fort différente quant au cadre pré-établi et aux orientations politiques exprimées avant et pendant ce rendez-vous.
Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’ignorer et de se formaliser de l’existence de différences et mêmes de désaccords, parfaitement légitimes, entre participant·es à de tels rendez-vous. Cela existait déjà du temps de l’altermondialisme mais le cadre général , le respect des minorités, la conception égalitaire des thématiques et des composantes du FSM ainsi que la méthode du consensus permettaient globalement de réussir les rendez-vous altermondialistes.
Ici le cadre imposé et la vision campiste qui ont prévalu avant et pendant cette conférence (pour le dire autrement : les ennemis de nos ennemis, à savoir l’impérialisme états-unien, sont nos amis) constituent des méthodes et une orientation régressives par rapport aux acquis altermondialistes avec son corollaire, l’ignorance de l’exigence de l’extension des droits universels et en particulier du droit des peuples à l’auto-détermination. Si le ver du campisme était dans le fruit en amont de cette conférence avec le contenu du texte d’appel, le comble restera la présence d’un représentant de la dictature iranienne à la tribune de l’une des conférences plénières, sans que visiblement cela ne pose le moindre problème aux organisateurs.
Ni le texte d’appel ni la déclaration finale ne contiennent le moindre mot sur la résistance du peuple ukrainien ni la moindre dénonciation de l’agression impérialiste et coloniale russe !
Certes, la présence de délégations syndicale et politique ukrainiennes n’a pas été inutile, tout en étant cantonnée à un atelier pour l’essentiel, et sans expression dans une conférence plénière. Cette présence a certes permis de nouer de précieux contacts avec une partie des participant·es. Mais elle n’a en rien fait dévier d’une tonalité globalement campiste de la conférence.
Cette vision est en contradiction totale avec une orientation antifasciste et anti-impérialiste cohérente et partagée par toutes les composantes. Comment construire sur du solide avec une telle confusion empêchant toute compréhension commune de ce qu’est le néo-fascisme et l’impérialisme aujourd’hui ? On peut objecter à cela que la caractérisation exacte de néo-fasciste du régime russe peut faire discussion. Mais un régime nationaliste et quasi-dictatorial, mafieux et ultra-corrompu, favorisant le virilisme et les violences contre les femmes, ouvertement raciste et homophobe, utilisant comme chair à canon la main d’oeuvre non-russe dans la guerre en Ukraine, à quoi s’ajoute surveillance généralisée des populations, absence de droits et de libertés, et répression généralisée, ne le rapproche-t-il pas du fascisme ?
Il faut le dire avec la plus grande clarté : cette vision campiste constitue un obstacle majeur à toute dynamique et toute suite qui pourrait être donnée à cette conférence.
Et elle ne peut être effacée** comme l’ont fait quelques-unes des contributions à l’issue de cette conférence, sous prétexte de la multiplicité des contacts pris à Porto-Alegre par nos camarades ukrainiens ou de la concession formelle des organisateurs qui ont accepté en conclusion d’écrire le mot « impérialisme » au pluriel… à condition de ne pas nommer ces impérialismes et notamment l’impérialisme russe !
S’associer à un tel bilan soi-disant et quasiment « globalement positif » de la Conférence de Porto-Alegre est inconcevable.
Antifascisme et anti-impérialisme n’ont de sens que si le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes concerne bien tous les peuples, sans exception aucune, et à commencer par le peuple ukrainien face à l'agression coloniale et impérialiste russe !
*L’organisation de cette conférence a été impulsée par les trois principales composantes politiques de la gauche brésilienne de Porto-Alegre et de l’État du Rio Grande do Sul : le PT, le PSOL et le PC doB, auxquels étaient associés le MST et des secteurs du syndicalisme.
**Comme on a pu le lire dans un étonnant article apologétique sans aucune référence aux silences sur l’Ukraine et la Russie, paru dans l’hebdo du NPA-A, l’Anticapitaliste (n°795 – 9 avril 2026). Dans la dernière livraison d’Inprecor, organe de la IV°Internationale, un article d'A. Larrache rectifie en partie et heureusement le tir, avec une approche cette fois-ci critique de la conférence... tout en maintenant une appréciation positive de l’évènement.
Un autre point de vue
par Éric Toussaint
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